Après les arrivées massives de migrants, les 30 et 31 juillet, la quasi-totalité est retournée au Maroc. Après les arrivées massives de migrants, les 30 et 31 juillet, la quasi-totalité est retournée au Maroc.  (AFP or licensors)

L’Église marocaine vient en aide aux migrants de retour de Ceuta

Dans l’enclave espagnole, la situation semble être revenue au calme, après l'arrivée de quelques 60 000 personnes, en provenance du Maroc. Si les autorités espagnoles assurent que tous ces candidats à l'exil sont rentrés au pays, plusieurs familles marocaines restent sans nouvelles et craignent que leurs proches soient décédés lors de la traversée. À la frontière du côté du Maroc, l'Église s'organise pour les aider, comme l'explique Mgr Emilio Rocha Grande, l’archevêque de Tanger.

Entretien mené par Augustine Asta – Cité du Vatican

Plusieurs jours après l’arrivée massive de migrants, la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta retrouve progressivement son calme. Selon les autorités espagnoles, près de 60 000 personnes ont franchi la frontière, principalement en contournant à la nage le poste-frontière de Bab Sebta. La quasi-totalité d'entre elles est toutefois retournée au Maroc, précisent encore les autorités marocaines. Si les chiffres divergent entre Madrid et Rabat sur le nombre de migrants concernés et de victimes, cette traversée a coûté la vie à des dizaines de personnes. Les autorités espagnoles évoquent au moins 67 morts, tandis que le ministère marocain de l'Intérieur fait état de 11 décès identifiés.

Dans un entretien accordé aux médias du Vatican, Mgr Emilio Rocha Grande, O.F.M., l’archevêque de Tanger, souligne que les migrants de retour de Ceuta rentrent épuisés et affamés au Maroc. Présente depuis des années auprès des migrants subsahariens, l'Église catholique locale s'est retrouvée confrontée à une «crise migratoire» et tente de secourir ces candidats à l'exil qui sont rentrés au pays. Entretien.

Des milliers de jeunes Marocains se sont dirigés vers Fnideq dans l'espoir de rejoindre Ceuta. Quelle est aujourd’hui la situation à la frontière du côté du Maroc?

La situation s’est désormais inversée, car la grande majorité de ceux qui ont traversé est retournée volontairement au Maroc. La situation est donc beaucoup plus calme, mais le drame reste entier: on parle d’une centaine de morts. Cette crise migratoire, qui nous a vraiment surpris, nous a empêchés d’apporter une réponse adéquate, car dix mille, vingt mille personnes sont arrivées d’un seul coup; elles n’avaient aucune envie de rester ici, mais voulaient simplement traverser. Nous leur avons donc fourni l’aide la plus élémentaire: de l’eau et de la nourriture, mais seulement dans la mesure de nos moyens.

Et aujourd’hui encore, tant de familles se retrouvent à Fnideq, aux confins, à attendre à la frontière avec Ceuta pour avoir des nouvelles de leurs proches qui sont en train de rentrer. Pour certaines, elles n’ont aucune nouvelle: ne savent-elles pas s’ils sont morts ou vivants, comment vont-ils? Là aussi, il y a donc un accueil et un soutien à ces familles qui traversent cette épreuve, mais la crise a été si grave en si peu de temps que les moyens que nous mettons à leur disposition sont limités.

Sur place, il y a une communauté de missionnaires xavériens, mais nous n’avons pas de paroisse là-bas, car il n’y a pas de communauté chrétienne stable; il y a donc une présence parmi les musulmans de ces missionnaires xavériens qui font de leur mieux, tout en tenant compte de notre situation précaire également.

Que révèle, selon vous, cette nouvelle vague de départs? Traduit-elle le désespoir d'une partie de la jeunesse marocaine?

Il faut comprendre que le Maroc n’est pas actuellement un pays pauvre, au sens où les gens mourraient de faim. C’est un pays en pleine croissance, mais disons que cette croissance économique et ce développement ne profitent pas à tout le monde, et donc à de nombreux jeunes. La population marocaine est très jeune; il n’est donc pas possible d’offrir un emploi à tout le monde, mais beaucoup de jeunes constatent que les opportunités économiques liées au développement ne leur sont pas accessibles. Ils ressentent cette frustration. D’un autre côté, les médias présentent l’Europe comme un paradis. Même les Marocains qui se trouvent en Europe viennent en vacances et en disent le plus grand bien, même s’ils n’ont pas vraiment beaucoup de possibilités, mais ils en parlent quand même. C’est donc une tentation très forte de partir dans un pays où, dès l’arrivée, on pense que tous les problèmes seront résolus, qu’on aura un travail, un logement. Et donc, ces attentes sont nourries depuis longtemps. L’Europe est un paradis pour eux en ce moment. 

L'Église au Maroc est présente auprès des migrants subsahariens, mais aussi de nombreuses personnes en situation de précarité. Comment vit-elle cette crise à la frontière et quelles sont ses priorités aujourd'hui? Face à cette crise migratoire quelle est l’action de l’Église locale?

Depuis des années, l’Église au Maroc œuvre sans relâche en faveur des migrants subsahariens, qui sont très nombreux et qui arrivent en cherchant à entrer en Europe. Et le point de passage final est le diocèse de Tanger, car nous sommes face à la Méditerranée. Il y a donc la délégation diocésaine pour l’immigration, qui œuvre depuis des années dans les domaines médical, social, juridique et des premiers secours. Mais nous travaillons aussi énormément, notamment par l’intermédiaire de laCaritas, auprès de la population en difficulté – la population marocaine – et dans le cadre de projets très précis. Ici à Tanger, par exemple, nous accueillons dans un foyer d’accueil des enfants vivant dans la rue dans le cadre d’un projet. Il y a aujourd’hui un beau travail mené en collaboration avec les autorités marocaines pour venir en aide aux personnes en situation de vulnérabilité.

Depuis la fenêtre de ses appartements pontificaux, après la prière dominicale de l’Angélus dimanche, l’évêque de Rome a exprimé en espagnol son inquiétude face au drame des dizaines de milliers de migrants qui, ces derniers jours, ont tenté de rejoindre l’Espagne depuis le Maroc…Léon XIV a appelé à trouver une solution synonyme de paix, stabilité et justice à Ceuta. Comment avez-vous accueilli ses paroles du Pape?

Comme des paroles prophétiques qui constituent également un défi pour nous, l’Église, mais aussi pour ceux qui ont la possibilité, au niveau politique, d’agir dans ce domaine. Agir avec justice et dans le respect de la dignité de la personne humaine, en sachant que les migrants ou les personnes non immigrées ne sont pas un objet de commerce politique ou idéologique.

Il y a ici beaucoup de jeunes au Maroc; il faut donc investir pour les former correctement afin qu'ils puissent entrer en Europe de manière régulière, en respectant les quotas fixés pour le nombre de personnes que nous pouvons embaucher, qu'il s'agisse de professionnels, même à un niveau très élémentaire, comme les bergers, les chauffeurs de poids lourds, mais aussi dans les métiers de la santé et les métiers techniques. Les Marocains sont tout à fait capables d’enrichir la vie des nations, y compris sur le plan social. Vient ensuite le défi de favoriser l’intégration de ces personnes dans la société, car le risque serait qu’elles forment des ghettos au sein des populations, ce qui ne favorise en rien la vie de la population locale qui les accueille. Ce travail politique, mais aussi religieux, d’intégration sociale est donc un travail en réseau que nous devons tous mener ensemble. L’Église dispose de ses propres possibilités et de ses propres moyens, mais il s’agit avant tout d’une question politique. Il ne s’agit pas de lutter contre ou en faveur des migrants comme s’ils étaient des objets que l’on peut déplacer à volonté, non. Il faut voir la personne dans sa dignité. Pour nous, chaque personne est un enfant de Dieu, aimé intensément par le Seigneur tout comme nous. En regardant chaque visage, nous pouvons apporter une réponse au niveau de l’Église, mais aussi engager un dialogue avec les institutions politiques, notamment européennes, ainsi qu’avec les institutions marocaines, afin d’essayer de favoriser une mobilité humaine plus raisonnable d’un côté comme de l’autre. Il s’agit d’utiliser la tête et le cœur, mais c’est un travail difficile. C’est pourquoi nous avons accueilli les paroles du Saint-Père dans leur caractère concret, leur simplicité et leur profondeur, comme des paroles prophétiques qui nous aident à nous mettre encore davantage en chemin.

Le Pape Léon XIV a appelé en juin, lors de son voyage apostolique en Espagne et notamment lors de l’étape des Canaries, à s'attaquer aux causes profondes des migrations et a mis en garde contre le risque de voir la Méditerranée et l'Atlantique devenir des «cimetières sans pierres tombales». Quel message adresse aujourd'hui l'Église du Maroc aux responsables politiques des deux rives, mais aussi aux jeunes tentés par l'exil?

Nous voulons dire aux jeunes que, le Maroc est un pays où l’on peut vivre, où l’on peut travailler, un pays aux nombreuses possibilités, et qu’ils ne doivent pas se laisser emporter par les fantasmes véhiculés par les médias et les réseaux sociaux, qui présentent l’Europe comme un paradis sur terre. Au Maroc aussi, si l’on veut travailler, on peut le faire. On peut se construire un avenir, c’est possible. Il faut donc comprendre nos besoins, qui existent bel et bien, et considérer les personnes non pas comme des chiffres, mais comme des êtres humains avec un visage, une histoire, des projets; ce sont des personnes, chacune unique et irremplaçable. Il faut donc essayer d'engager le dialogue avec l'Union européenne, et certains pays, pour tenter de parvenir à une compréhension de la réalité qui nous permette d’être des partenaires. Essayer de voir comment nous pouvons nous aider mutuellement pour faire avancer une réalité qui concerne le développement général, le développement de l’Afrique, et qui est bénéfique pour l’Europe. L’Europe peut aussi apporter beaucoup à l’Afrique; s’engager dans ce dialogue me semble très important. Pour tenter d’y parvenir, l’Église peut apporter son expérience dans ce domaine, car non seulement elle travaille avec les migrants, mais elle vit avec eux. Nous sommes ici, là où se trouvent ceux qui veulent partir, mais aussi de nombreux Subsahariens qui sont intégrés dans notre Église et dans nos communautés. Et nous avons l’expérience nécessaire pour être un excellent interlocuteur auprès des autorités politiques et sociales. Mais c’est la personne qui doit être au centre.

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03 août 2026, 16:13