La première visite d’un Pape régnant à Monaco
Jean- Charles Putzolu – Cité du Vatican
Pour son deuxième voyage apostolique, samedi 28 mars, Léon XIV a choisi la Principauté de Monaco. Une visite de quelques heures, à l’image de la visite de François en Corse le 15 décembre 2024, mais qui posera un jalon historique dans les relations entre le Saint-Siège et Monaco. Thomas Fouilleron, directeur des archives du Palais princier et historien de la Principauté nous offre un rappel historique des liens entre Rome et le «Rocher», dans un entretien accordé aux Médias du Vatican.
Quel est le rôle historique de l’Église catholique dans la fondation et le développement de la Principauté de Monaco?
Ce rôle est primordial. La famille Grimaldi vient à Monaco au XIIIe siècle et s'y enracine jusqu'à fonder une souveraineté en 1297. Les Grimaldi, dans la République de Gênes, sont Guelfes et donc partisans de la suprématie pontificale, y compris sur le plan temporel, en Europe. Ils font face aux Gibelins qui lui préfèrent le Saint-Empereur romain germanique. Le début du XVIᵉ siècle représente un autre moment-clé. C’est ici qu’émerge la souveraineté monégasque reconnue par les grandes puissances. L’émergence des Grimaldi est favorisée par le contexte des guerres d'Italie. Monaco se situe à peu près au point de contact entre les rivalités et les ambitions des rois de France d'un côté, qui évidemment, ont des intérêts à défendre en Italie, et puis les possessions des Habsbourg, les possessions de Charles Quint. En 1523, à la faveur d'une succession un peu inattendue, le seigneur de Monaco, Lucien, est assassiné. La succession échoit à temporairement à son frère cadet, qui est un ecclésiastique et évêque de Grasse, un évêché relativement important à ce moment de l’histoire. Cet Augustin Grimaldi, comme tuteur de son neveu -le jeune héritier a un an lorsque son père, Lucien est assassiné-, va exercer un cumul. Il est évêque de Grasse et en tant que tel, il doit demander au Pape une forme de dispense pour exercer l'autorité temporelle sur Monaco. C'est à cette occasion que le Pape Clément VII, en 1524, reconnaît la souveraineté des Grimaldi sur Monaco. Les rois de France l’avaient alors déjà reconnue, dès 1512, parce qu’ils avaient des intérêts à être alliés des seigneurs de Monaco, qui faisaient office de porte d'entrée vers Gênes et l'Italie. En 1524, l'empereur Charles Quint devient l’allié protecteur de Monaco. Le Pape se situe entre le roi et l'empereur dans cette reconnaissance de la souveraineté monégasque au tout début du XVIᵉ siècle.
Aujourd’hui, la religion catholique est religion d'État dans la Principauté. Qu'est-ce que cela implique?
Cela donne évidemment un rang protocolaire tout à fait important à l'archevêque. Cette inscription dans la Constitution date de 1962, promulguée par le prince Rainier III. Elle ne figurait pas dans la première Constitution monégasque du prince Albert Ier en 1911. Rainier III renoue avec la tradition de ses ancêtres et ce guelfisme primordial, cette relation privilégiée que Monaco et le Saint-Siège ont eue au cours au cours des siècles. Cette inscription du catholicisme comme religion d'État conforte le caractère concordataire des relations avec le Saint-Siège, qui existe depuis la bulle Quemadmodum sollicitus pastor de Léon XIII en 1887, qui érigeait le diocèse de Monaco et accordait une autonomie religieuse à la Principauté.
La religion catholique est-elle également présente dans la vie politique de la Principauté?
Incontestablement, ne serait-ce qu'à travers la solennité de Sainte Dévote, les 26 et 27 janvier de chaque année, presque considérée comme une seconde fête nationale, après la fête du Prince, le 19 novembre. A l’occasion de ces célébrations, tout le monde se retrouve pour le Te Deum à la cathédrale, qui est le grand moment de communion et d'action de grâce pour l'action du Prince qui, dans sa titulature, est souverain par la grâce de Dieu. Il existe donc des aspects très concrets qui font que le christianisme est au cœur de cette vie politique monégasque.
Quelle est l'influence que l'Église peut avoir, par exemple, dans le domaine de l'éducation?
Il y a, depuis le XXᵉ siècle, à coté d’un service public d'éducation, un enseignement privé confessionnel catholique sous contrat extrêmement important et extrêmement vif dans son fonctionnement. Il y a évidemment aussi un pouvoir moral que l'archevêque de Monaco exerce sur les débats de société.
Comment les relations entre Monaco et le Saint-Siège aujourd'hui peuvent se manifester, notamment sur le plan diplomatique. Quels sont les points de convergence entre ces deux petits États?
Je crois que, toutes proportions gardées, évidemment, que ça soit le Saint-Siège ou Monaco, c'est le "soft power" qui importe. Le Vatican a le statut d'observateur au sein de l'Organisation des Nations unies, mais le magistère moral du Souverain pontife est évidemment universel du fait de sa vocation même. Et d'un certain côté, Monaco peut être aussi une forme de relais de cette diplomatie vaticane très active, chacun évidemment restant à sa place, notamment pour la promotion de la paix.
Il y a donc des relations très anciennes entre les Papes et la Principauté. Ceci dit, il fallait attendre 2026 pour avoir une visite officielle d'un Pape sur le Rocher…
Oui, c'était presque inespéré étant donné peut-être l'exiguïté, le statut de Monaco. Mais cela montre que le Saint-Siège ne fait pas de différence entre les grands États et les petits États, et que même un petit État, et a fortiori de tradition chrétienne, mérite la visite du Souverain pontife. Je crois que chacun, à Monaco, monégasque, résident voisin ami de la Principauté, perçoit bien que c'est quelque chose qui marquera évidemment l'histoire pluriséculaire de Monaco que cette visite pontificale. La première visite d'un Souverain pontife en exercice marquera les esprits, les âmes et les annales de la Principauté de Monaco.
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