Mgr Michel Guillaud: «Saint Augustin prône toujours la construction de l'unité»
Olivier Bonnel - Envoyé spécial à Annaba
La venue du Pape à Annaba, l'ancienne Hippone, a mobilisé toute la ville, chrétiens et musulmans confondus. Léon XIV entame ce mardi 14 avril la seconde étape de son voyage en terre algérienne, sur les traces d'une histoire intime autant qu'universelle, celle de saint Augustin, algérien d’origine -né en 354 dans l'ancienne Taghaste, au coeur de la numidie romaine, l'actuelle Souk Ahras-, une figure qui suscite la fierté dans le pays et qui a, au tournant des années 2000, redécouvert sa dimension africaine et algérienne. Quelques heures avant l'arrivée du Pape Léon XIV à Annaba, Mgr Michel Guillaud, l’évêque de Constantine-Hippone depuis juillet 2025 revient sur cette attente et sur l’héritage augustinien au cœur de cette visite.
Le Pape vient avant tout à la rencontre du peuple algérien, mais il vient aussi en marquant que saint Augustin peut être un pont entre nous, sa pensée peut nous nourrir les uns et les autres par beaucoup d'aspects. Ce qui est impressionnant est que Léon XIV nous fait d’une certaine manière une catéchèse permanente sur Augustin, on sent qu'il respire avec Augustin dans sa suite de Jésus.
Sur le site même d’Annaba, vous avez trois lieux distincts qui ont été voulus explicitement et dont la symbolique est très forte. Il y a d’abord la basilique elle-même, pour honorer Dieu dans la prière, mais vous avez aussi la maison d'accueil des personnes âgées, des petites sœurs des pauvres pour honorer Dieu dans le service des plus petits. Vous avez enfin le presbytère où se trouvent les pères augustins, dont le tiers ou la moitié de la surface est une bibliothèque pour honorer Dieu dans la recherche de la vérité, la recherche de Dieu, l'étude. Ces trois pôles étaient déjà très importants pour Augustin lui-même, le symbole est très fort.
Que signifient la basilique d’Annaba et la figure d’Augustin pour les Algériens?
Le lieu de la basilique est vraiment pour les Algériens, ça fait partie de leur patrimoine. 98 % des personnes qui montent à la basilique sont des Algériens. On y sent une fierté que l'Algérie a produit l’un des hommes qui ont éclairé la réflexion du monde entier. Un homme comme Augustin, qui est monté par ailleurs jusqu'au sommet de l'empire de l'époque, en étant proche de l'empereur.
C’est un motif de fierté, qui demande à se développer encore un peu. Il y a eu un moment tout à fait charnière pour l'Algérie dans la reconnaissance d'Augustin comme un de ses fils, c'est le grand colloque international qui a eu lieu en 2001 à Alger et Annaba, et qui a rassemblé des sommités du monde entier, les grands spécialistes de saint Augustin. Il s’agissait de réintégrer ce fil dans l'histoire nationale et en même temps d’essayer de mieux le connaître. C’est un effort qui se poursuit doucement encore aujourd’hui. Il y aura un colloque organisé fin avril par le ministère de la Culture sur la pensée d'Augustin, il y a aussi le musée d'Hippone qui est à côté du site archéologique, sur la colline d'en face, où l’on est en train de préparer une belle salle saint Augustin. Il s’agit de travailler à ce que ce qu’il ne soit pas simplement une figure emblématique, une statue que l'on met en avant, mais que l'on ait aussi une idée un peu plus précise de sa pensée, de sa pertinence pour aujourd'hui.
Augustin s'est souvent présenté comme un Africain romain fier d'appartenir à cette terre. C'est important aussi de rappeler qu'à travers cette figure, où se rapprochent le monde chrétien et musulman, cette identité plurielle, n'est pas réductible à une seule?
Oui. L’Algérie aujourd'hui est essentiellement musulmane, mais pas seulement. En 2006, il y a une loi qui reconnaît aussi sa composante amazighe, c'est à dire berbère. Il y a eu également la même année une ordonnance sur les cultes autres que musulmans, reconnaissant aussi que les Algériens ne sont pas forcément tous musulmans. Tout cela est pour dire que l'histoire de l'Algérie puise dans des racines très anciennes, et que ce serait dommage de ne pas retourner à toutes ces sources pour y puiser une vigueur pour aujourd'hui, la fierté d'être l'épaisseur d'une histoire.
Qu'est-ce que Augustin nous dit aujourd'hui pour notre temps marqué par les fractures et les guerres?
Il nous dit beaucoup de choses, mais je pense par exemple qu’il vient rappeler son désir d'une unité qui ne soit pas construite sur la force. Augustin a été pris dans des moments difficiles, il y compris à l'intérieur de l'Église, avec les hérésies qu'on appelle l'arianisme, avec un schisme qu'on appelle le donatisme, avec le pélagianisme. Voilà une Église qui avait des débats difficiles et il a beaucoup cherché à reconstruire l'unité, notamment à l'égard des donatistes qui étaient très rigoureux et ne voulaient pas que ceux qui avaient renié leur foi au temps des persécutions soient réintégrés dans l'Église. Augustin a donc voulu prêcher par-là la miséricorde, la construction de l'unité. Ce sont des choses qui sont toujours importantes aujourd’hui.
On se souvient qu’il a correspondu aussi avec toutes les sommités intellectuelles de son époque, Il a voyagé partout pour rencontrer et soutenir. Je trouve cela aussi très beau comme effort de communion. Augustin était un chercheur de vérité. Dans son ouvrage le plus connu, Les Confessions, il explique sa recherche de la vérité philosophique mais aussi de la foi. Cela aussi aujourd'hui, à une époque où l’on gobe un peu n'importe quoi avec toutes les fake news etc... il nous apprend une exigence de recherche. Augustin parle à travers tous ces aspects-là, vraiment par son itinéraire, sa vie propre et pas seulement par ses écrits, et je trouve que c'est fort.
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