La venue du Pape sur la "Terre des feux", une reconnaissance pour la dignité
Olivier Bonnel - Cité du Vatican
Le Pape s’envolera samedi matin 23 mai pour l’une des zones les plus pauvres d’Italie: la ville d’Acerra, située en Campanie, une région au nord de Naples tristement célèbre pour être dénommé la «Terre des feux». Pendant des années en effet, des groupes mafieux ont brûlé des déchets toxiques, déversés dans la nature, provoquant une hausse spectaculaire des cas de cancers ou de malformation. Certains chercheurs ont évoqué un "triangle de la mort" en décrivant cette zone qui s'étend entre Naples et Caserte et où la terre est si contaminée qu'elle est impropre aux cultures. Lors de sa visite pastorale, Léon XIV rencontrera les évêques de Campanie, le clergé, les religieux et les familles de ceux qui sont morts à cause de la pollution environnementale, ainsi que des maires de plusieurs communes sinistrées.
Si l’exportation des déchets toxiques dans la région n’est plus au niveau des années 90 ou 2000, cette "Terre des feux", représente une Italie marginalisée où la demande de justice est forte. En janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné l’État italien pour son inaction face à cette crise sanitaire. Retour sur cette région où le trafic de déchet a défiguré la terre aussi bien que les hommes avec le géographe.
Aujourd'hui le trafic clandestin n'existe plus dans les mêmes dimensions que l'on a pu connaître dans les années 90 et 2000. Le trafic clandestin des déchets persiste néanmoins en Campanie et en dehors, mais il s'est redéployé vers d'autres régions. C'est un trafic clandestin beaucoup plus discret qu’à l’époque où la Campanie faisait l'actualité à la fois en Italie et hors de l'Italie. Les autorités ont eu du mal à reprendre la main sur le territoire, parce que le trafic était extrêmement bien organisé. Il impliquait à la fois des acteurs économiques locaux, des acteurs politiques et administratifs et des acteurs criminels. Il y avait ainsi tout un réseau qui permettait au trafic de se maintenir, de persister, quand bien même les enquêtes judiciaires étaient ouvertes et menée jusqu'au bout. Mais il y a le temps judiciaire et puis le temps des trafics, mais le temps judiciaire est beaucoup plus long, il faut du temps pour réunir des preuves, imputer des charges et traduire les responsables en justice.
Quand on parle de Terre des feux, on parle de mafia, mais on parle aussi d'un système économique qui a perduré pendant des années, à savoir par exemple les grandes industries du nord de l'Italie qui venaient justement déverser leurs déchets dans cette région. Qu'est-ce que cela dit de cette géographie italienne qui est à la fois une géographie territoriale mais aussi sociale, d'un pays coupé en deux?
L'Italie du Sud, en définitive, a été utilisé comme un territoire de sous-traitance des pollutions, ceux des déchets industriels ou des stations d'épuration des villes par exemple. Ce sont des coûts qui sont déjà élevés et qui n'ont de cesse d'augmenter au fur et à mesure que la réglementation se renforçait. Nous avons vu des entreprises dans le domaine de la sidérurgie ou de la métallurgie, qui ont cherché à réduire ces coûts en faisant appel à des intermédiaires dans le transport et le traitement des déchets capables précisément de réduire ces coûts. Les déchets industriels, en particulier de l'Italie du Nord, ont ainsi été acheminés vers la Campanie dans une logique de solidarité territoriale et de sous-traitance des pollutions. Cela dit effectivement des choses du rapport Nord-Sud, c'est à dire qu'on voit bien que la Campanie a été considérée comme une poubelle, comme un territoire de seconde ou de troisième classe, que l'on peut utiliser pour y déverser ce que l'on ne veut pas traiter chez soi.
Ce rapport Nord-Sud se voit non seulement dans la mise en place du trafic et dans ce déversement massif de déchets industriels du nord vers le sud, mais également dans la manière de poser le problème dans l'espace public italien. C'est à dire que les pouvoirs publics et toute une série d'acteurs ont nié les conséquences des pollutions générées par l'accumulation de ces déchets industriels, considérant que s'il y avait une augmentation et une prévalence d'un certain nombre de pathologies, on ne pouvait pas les imputer aux déchets qui étaient enfouis, mais à des comportements individuels, à savoir la consommation de tabac, la consommation d'alcool. En somme, on a individualisé, imposé une lecture culturelle: celle selon laquelle qu'il y aurait là des communautés, des populations qui ont des modes de vie qui ne sont pas sains et qui expliqueraient le développement de ces maladies. Ce rapport Nord-Sud, il faut donc le voir aussi dans la manière de construire des récits, pour rendre compte des situations.
La défiance de beaucoup d'Italiens envers les pouvoirs publics, et notamment en Campanie, serait donc corrélée selon vous au fait que structurellement ces problèmes ont perduré pendant des années?
Pendant des décennies, même. Le trafic de déchets du Nord vers le Sud a débuté, vraisemblablement - d'après les éléments dont on dispose aujourd'hui- entre la fin des années 70 et le début des années 80. Puis il est allé en s'accroissant au cours des années 90 et 2000. Il faut donc parler de décennies, et pendant des décennies, les autorités n'ont pas pris au sérieux le problème, ne l'ont pas traité, avec toutes les conséquences que l’on connaît sur la santé publique des populations locales. À ce titre, la venue du Pape dans le territoire, c'est d'abord une reconnaissance très importante, d'abord du caractère légitime des mobilisations locales contre l'enfouissement des déchets et contre les conséquences de cet enfouissement sur la santé des populations. La visite du Pape est également une reconnaissance des souffrances subies par les populations locales, les souffrances provoquées donc par les maladies, les cancers, les malformations qui sont directement liées aux déchets. Aujourd'hui, c'est très bien établi par la présence de ces différents polluants dans les sols, dans les eaux, et qui se retrouvent donc dans la nourriture.
La venue du Pape à Acerra est également un moyen je pense de redonner de la dignité à ces hommes et ces femmes, aux habitants de ce territoire qui, pendant des décennies ont eu le sentiment à juste titre d'être abandonnés par l'État italien, par les pouvoirs publics, d'avoir été abandonnés dans un face à face avec les acteurs du trafic de déchets, acteurs criminels et non criminels. Cette reconnaissance vient s'inscrire à la suite de la décision de janvier 2025, lorsque la Cour européenne des droits de l'homme a condamné l'État italien pour inaction, pour les insuffisances constatées dans la prise en charge de la situation précisément dans la Terre des Feux.
La visite du Pape à Acerra, dans une région qui paye le prix fort aussi bien au niveau sanitaire, environnemental et social de ces déchets, est une manière pour tous ces Italiens de cette région-là de retrouver une voix aujourd'hui à l'échelle du pays?
Je pense qu'effectivement c'est une reconnaissance des mobilisations, une reconnaissance de la dignité, celle du droit d'habiter dans un territoire sain au sens habitable. C'est extrêmement important. Il faut savoir aussi que localement, des membres de l'Église locale ont été en tête des mobilisations et ont joué un rôle important dans la structuration, la coordination, et l'animation de cette mobilisation contre la pollution des déchets, et contre ce sentiment d'abandon. En fin de compte, il y a une reconnaissance institutionnelle qui vient se connecter à une mobilisation de terrain de la base par une partie du clergé local. L'enjeu principal, c'est cette question de la reconnaissance, parce que c'est un territoire qui a été sacrifié, et ça participe également au recouvrement d'un sentiment de dignité, celui d'avoir toute sa place dans le territoire italien et dans la société italienne. Cette venue du Pape participe également au sentiment d'égalité, celui d'être un Italien à part entière et pas de deuxième ou de troisième catégorie, comme les habitants de ce territoire ont pu en avoir le sentiment par le passé.
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