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Un manifestant musulman chiite crie alors que la police indienne tente de disperser leur marche lors d'une manifestation contre l'assassinat du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, à Srinagar, la capitale du Cachemire indien, le 2 mars 2026. Un manifestant musulman chiite crie alors que la police indienne tente de disperser leur marche lors d'une manifestation contre l'assassinat du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, à Srinagar, la capitale du Cachemire indien, le 2 mars 2026.  (ANSA)

Cardinal Cupich: «Nous devons adhérer à des principes pour éviter les guerres»

Dans une longue interview accordée aux médias du Vatican, l’archevêque de Chicago, appelle à la retenue afin d'éviter une escalade militaire inutile et d'empêcher que la situation ne dégénère rapidement à plus grande échelle. Il exhorte également à surmonter la polarisation et à protéger la dignité humaine de tous les peuples aux États-Unis, de manière à garantir que le droit et les droits de l'homme ne s'opposent pas, mais s'unissent.

Deborah Castellano Lubov – Cité du Vatican

Une fois que l'on ouvre la porte aux attaques, il est très difficile de la refermer, et la situation peut très vite devenir incontrôlable. Dans une longue interview accordée aux médias du Vatican, le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago, a lancé cet avertissement tout en offrant une réflexion sur les tensions internationales et internes aux États-Unis.

Après les attaques conjointes américano-israéliennes qui frappent Téhéran et plusieurs villes iraniennes depuis samedi 28 février, l'Iran a lancé des frappes de représailles dans diverses régions du Golfe, touchant des aéroports, des bâtiments, des ports et plusieurs structures civiles, en particulier dans des villes telles que Doha, Manama et Koweït City. Cet événement, qui fait suite à l'assassinat de l'ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême de l'Iran, lors d’un raid aérien de grande envergure, s'inscrit dans une spirale similaire à celle observée au début de la Première Guerre mondiale, lorsque l'archiduc de Sarajevo a été assassiné.

Lors de l'Angélus du dimanche 1er mars, au lendemain des attaques conjointes contre l'Iran, et des représailles qui ont suivi, le Pape Léon XIV a déclaré que «face à la possibilité d'une tragédie aux proportions énormes», il lançait un appel sincère aux parties concernées «pour qu'elles assument la responsabilité morale d'arrêter la spirale de la violence avant qu'elle ne devienne un abîme irréparable!».

Dans l’entretien accordé aux médias du Saint-Siège, le cardinal américain revient sur les événements dramatiques au Moyen-Orient et dans le monde en général, ainsi que sur le pouvoir de la voix de Léon XIV et son appel à la responsabilité morale. Il évoque également les divisions et l'accueil réservé au Pape, ainsi que sa capacité à unir les États-Unis, malgré d'autres défis, notamment aux frontières.

Enfin, le cardinal archevêque de Chicago réfléchit à ce que signifie pour son diocèse, le fait que la «ville des vents» offre au monde son premier Pape, et à l'effet que cela a sur l'Église.

Éminence, quelle est la contribution du Pape Léon XIV à la paix? Le Saint-Père a lancé un appel pressant dimanche lors de l'Angélus. Quelle est l'importance de sa voix dans le contexte des tensions internationales actuelles?

Ce que fait le Saint-Père, c'est simplement rappeler les principes sur lesquels les nations se sont mises d'accord depuis la Seconde Guerre mondiale pour gérer les tensions, les conflits et les différends. Au cours de ces quatre-vingts dernières années, nous avons eu les moyens et la capacité, grâce aux Nations unies et à d'autres organismes, de respecter les droits humains, mais aussi la souveraineté des nations, car les différends sont abordés de nombreuses façons. Ce que fait le Saint-Père, c'est essayer de nous rappeler cela, afin que nous ne perdions pas tout. En fait, il y a un risque que nous perdions ce consensus. C'est un rôle important qu'il joue ici. Je pense qu'il parle au nom de nombreuses personnes qui s'inquiètent de ce qui se passera lorsque ce consensus s'effondrera.

Avec les événements récents au Moyen-Orient, le monde vit des jours de grande tension et de grande peur. Comment vivez-vous cette période? Et quelle est votre prière en ce moment?

Je me suis joint au cardinal [Joseph] Tobin [archevêque de Newark] et au cardinal [Robert] McElroy [de Washington D.C.] pour faire une déclaration sur ces mêmes questions, au moment même où les États-Unis prenaient des mesures ou menaçaient de le faire, par exemple au Groenland et au Venezuela. Nous avions prédit que d'autres événements se produiraient si nous ne changions pas de cap. Et cela a un impact sur la vie des gens.

Près d'un millier de personnes ont été tuées lors de cette dernière intervention en Iran. Nous constatons également que les armes sont utilisées comme un moyen de résoudre nos difficultés. Lorsque nous adoptons cette approche, nous nous engageons sur une voie de laquelle il est très difficile de revenir. Nous le constatons de plus en plus en ce moment précis. Je pense donc que les gens ont peur car ils n'ont aucune idée de la façon dont cela va se terminer et les choses peuvent très vite dégénérer.

Comme vous l'avez laissé entendre, aujourd'hui, beaucoup semblent accepter que la guerre soit redevenue une façon presque normale de résoudre les conflits internationaux. Que diriez-vous à ces personnes?

Je dirais que nous avons déjà emprunté cette voie dans le passé. Souvenons-nous que la Première Guerre mondiale a commencé par l'assassinat de l'archiduc [François-Ferdinand] à Sarajevo. Elle s'est ensuite transformée en une grande guerre lorsque François-Joseph a déclaré la guerre au nom de l'Empire autrichien. Il pensait que ce serait une solution très rapide à un problème. En réalité, cela s'est avéré être des années de conflit terrible au cours desquelles des millions de personnes ont été tuées. Donc, une fois que vous ouvrez cette porte, il est très difficile de la refermer.

À votre avis, Éminence, est-il légitime de lancer des attaques militaires contre un pays souverain et dans quelles conditions?

Je pense qu'on peut s’interroger sur le pourquoi d’une telle intervention s'il n'y a pas de menace immédiate à neutraliser. D'après ce que je comprends, il n'y avait pas de menace immédiate dans ce pays. On nous a dit que les capacités nucléaires de l'Iran, du gouvernement iranien, avaient été neutralisées par un bombardement qui a eu lieu il y a plusieurs mois. La souveraineté d'une nation est donc très importante. Nous sommes confrontés au même problème en ce qui concerne la guerre en Ukraine. En réalité, lorsque le principe de souveraineté d'une nation est violé, nous pouvons alors invoquer n'importe quelle excuse pour entrer en guerre. Le principe de souveraineté établi depuis la Seconde Guerre mondiale doit être protégé.

Dix jours après que le Pape Léon XIV a prononcé son discours lors de ses vœux au corps diplomatique, vous et deux autres cardinaux américains avez publié une déclaration commune rejetant la guerre et exhortant la politique étrangère américaine à se fonder sur la paix, la dignité humaine et la liberté religieuse. La lettre suggérait que les événements au Venezuela, en Ukraine et au Groenland soulevaient des questions fondamentales sur la force militaire et le sens de la paix. Compte tenu des dernières attaques au Moyen-Orient, quel rôle l'Église catholique devrait-elle jouer pour promouvoir la diplomatie plutôt que l'escalade?

Nous déployons tous les efforts diplomatiques possibles par l'intermédiaire de nos représentations diplomatiques à travers le monde, et cela est très important. Non seulement pour rassembler les peuples, mais aussi pour nous fournir des informations de première main, essentielles à l'heure actuelle. Le Saint-Père l'a mentionné dans son discours au corps diplomatique le 9 janvier.

Au cœur de ce discours, il déclarait que nous entrions dans une période de relativisme où la vérité devient désormais une question d'opinion. Elle est réduite à une opinion. Et si nous ne nous engageons pas à dire vraiment ce qui est vrai, alors je pense que nous allons vivre dans un monde d'illusions. Ainsi, le Saint-Siège, le Saint-Père, peut appeler le reste du monde à reconnaître ce qui est vraiment vrai ici, plutôt que de se fier à des opinions ou à des fake news, comme les gens les appellent.

La société américaine, et l'Église, semblent plutôt polarisées. Comment l'Église peut-elle être ou devenir une force d'unité plutôt que de division? Et le Pape Léon XIV contribue-t-il à favoriser une plus grande unité?

C'est une question très importante. Lorsque nous avons fait notre déclaration plus tôt dans l'année, nous, les trois cardinaux, avons décidé que nous voulions donner à nos fidèles les clés pour comprendre ce qui se passe. Je pense que c'est également ce que fait le Saint-Père. Car dès lors que l'on commence à s'en prendre à des personnalités ou à des individus, on perd cette base. Ce que nous pouvons faire pour aider notre peuple, c'est l'aider à comprendre ce qui se passe, lui donner les mots qui lui permettront de voir et de cerner ces questions, et de comprendre ce qui est en jeu lorsque nous ignorons les principes du bien commun. En fait, si nous pouvons faire tout cela et le transmettre à notre peuple, alors nous pouvons progresser. Et je pense que nous pouvons briser cette polarisation. Il s'agit d'aider notre peuple à comprendre ce qui se passe réellement.

Ces derniers mois, l'Église américaine s'est souvent trouvée dans l'obligation d'intervenir sur les politiques migratoires du gouvernement américain, élevant sa voix pour défendre les migrants. Quels principes souhaitez-vous réaffirmer?

Au cœur de cette question se trouve quelque chose que vous avez déjà évoqué, à savoir le respect de la dignité humaine. C'est le principe fondamental. La dignité humaine doit être respectée non seulement dans la manière dont les gens sont rassemblés, mais aussi lorsque vous séparez des familles, lorsque vous ne respectez pas le fait que des personnes qui vivent aux États-Unis depuis de nombreuses années sans papiers ont contribué de nombreuses façons à la subsistance non seulement de leur famille, mais aussi de la société, et que vous les rabaissez par un langage qui les déshumanise.

Vous violez alors la dignité humaine, et c'est pourquoi nous avons élevé la voix. Dans la déclaration publiée en novembre par notre Conférence épiscopale, il y avait une phrase en particulier qui disait que nous nous opposions à l'expulsion massive et aveugle de ces personnes. Cela a attiré l'attention du monde entier et a aidé notre peuple à comprendre ce qui est en jeu ici, car c'est bien ce qui se passait: des expulsions massives et aveugles de personnes, sans tenir compte des différentes circonstances qui les ont amenées ici et du fait que notre pays a trop longtemps ignoré la nécessité d'une réforme migratoire significative.

Les politiques migratoires sont une question qui divise profondément l'opinion publique. Comment concilier le respect de la loi et le respect des droits de la personne?

Nous avons toujours dit qu'une nation a l'obligation et le droit de se défendre, de défendre ses frontières et d'assurer sa sécurité. Cela n'a jamais été un problème pour l'Église. Mais en même temps, cela ne peut pas se faire au détriment de la dignité des personnes. Ces deux aspects peuvent être conciliés. Ils ne s'opposent pas. Ils peuvent être maintenus ensemble. Et nous l'avons fait dans le passé. Nous pouvons veiller à ce que les droits des personnes ne soient pas violés, à ce que nous n'ayons pas à vivre dans la peur, comme nous l'avons vu aux États-Unis, où des communautés sont déchirées, comme nous l'avons vu dans le Minnesota, et où les gens se soulèvent et disent que c'est mal, au point que nous commençons alors à avoir des troubles civils dans nos villes. Il existe une meilleure façon de procéder, et c'est pourquoi nous avons constamment appelé les législateurs et l'administration à mettre en œuvre une réforme significative de l'immigration. Nous pouvons résoudre ce problème si, dans les faits, ils font leur travail.

Comment les catholiques devraient-ils s'engager en politique aujourd'hui, en particulier dans un climat où la foi est souvent utilisée à des fins partisanes?

Je pense que nous devons veiller à ce que personne ne compromette l'Évangile au profit d'une vision politique partisane. Ce que nous apportons, cependant, ce sont les vérités de l'Évangile. Et comme je l'ai dit plus tôt, ce que nous, en tant que dirigeants de l'Église, devons faire, c'est aider nos fidèles à savoir quel langage ils doivent utiliser pour discuter de ces questions. S'ils utilisent le langage de la politique partisane ou même celui d'un gouvernement qui veut mettre en place une politique particulière, nous sommes perdus. Je pense que nous devons examiner ces questions à travers le prisme de ce que nous enseigne l'Évangile. C'est le rôle des évêques, des enseignants de l'Église, de rappeler aux gens qui nous sommes, pourquoi nous disons ce que nous disons, pourquoi nous agissons comme nous le faisons en tant que chrétiens, sur la base des valeurs fondamentales de l'Évangile.

M. le cardinal, vous êtes l'archevêque de Chicago, la ville où le Pape Léon XIV est né et a passé une partie de sa vie. Que signifie pour Chicago le fait d'avoir donné un Pape à l'Église universelle? Et comment la ville, la «Windy City», la «ville des vents», a-t-elle vécu cette première année de son pontificat?

Nous pouvons être fiers d'avoir donné naissance à un Pape. Ce n'est pas seulement parce qu'il est originaire de Chicago, mais aussi parce que sa vie a été façonnée par la culture de Chicago, où les gens travaillent dur. Ils aiment leur famille. Ils apprécient le caractère international de la ville. Par exemple, nous célébrons la messe en 26 langues à Chicago. Tout cela fait partie de l'identité du Saint-Père. Et je pense que nous en sommes très fiers. Nous avons organisé une célébration au stade des White Sox de Chicago le 14 juin. Des milliers de personnes y ont assisté, certaines n'étaient même pas catholiques, juste pour exprimer leur fierté face à l'élection du Saint-Père. Je pense que, à bien des égards, cela a également incité les gens, en particulier les jeunes, car il s'est adressé aux jeunes dans une vidéo qu'il a produite et que nous avons diffusée, à réfléchir à ce qu'est leur foi. Nous avons constaté, par exemple, lors du rite d'élection qui s'est déroulé la semaine dernière au cours des quatre cérémonies que nous avons organisées, une augmentation de 20 % du nombre de jeunes âgés de 20 à 35 ans qui sont entrés dans l'Église, ont choisi d'être baptisés ou sont entrés en pleine communion avec l'Église. Il y a donc quelque chose qui bouge dans l'esprit des gens. C'est le Saint-Esprit, mais je pense aussi que c'est l'élection du Saint-Père.

Souhaitez-vous ajouter un mot, Éminence?

Je voudrais simplement m'assurer que nous, en tant que monde, en tant que chrétiens dans le monde, restons proches de l'Évangile en ces temps très troublés. Ce sera notre lumière. Nous ne savons peut-être pas, ou nous sommes peut-être confus quant à la voie à suivre, mais nous devons nous souvenir que Jésus dit: «Je suis le chemin». Nous devons donc prêter attention à ce qu'il a à dire ici, non pas à la politique partisane, ni aux diatribes d'un programme particulier d'un pays, mais rester proches de ce que nous dit l'Évangile. C'est notre mission, en tant que membres de la hiérarchie, de dire à notre peuple ce que nous croyons réellement et pourquoi nous y croyons. Mais nous pouvons aussi avoir une influence sur la politique mondiale, sur les actions mondiales, si nous restons proches de l'Évangile.

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05 mars 2026, 07:21