Léon XIV, un an de pontificat, un regard porté sur l’Afrique
Françoise Niamien - Cité du Vatican
Ce vendredi 8 mai, le Pape Léon XIV célèbre le premier anniversaire de son élection papale à la tête de l’Église universelle. De ce début de pontificat, dont le père Ernest Kouacou Kouadio, prêtre ivoirien garde une très bonne impression «découle du Concile Vatican II».
«Les premiers pas exécutés par le Pape Léon XIV recentrent le message de l’Église sur le Christ tout en le replaçant au cœur de l’évolution du monde, c’est-à-dire des tensions de ce monde démontrant ainsi que l'Église est une force spirituelle de paix, de réconciliation, et surtout de développement intégral de l’homme à la suite de ces prédécesseur», confie le prêtre ivoirien aux médias du Vatican.
Aussi, de ces douze premiers mois de pontificat, le père Kouacou Kouadio retient l’engagement du nouveau Souverain pontife pour la paix «une paix désarmée et désarmante» dans un monde ensanglanté par tant de conflits, et le premier voyage apostolique en Afrique du 13 au 23 avril 2026 qui l’a conduit en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale.
En 11 jours, le Successeur de Pierre a multiplié ses appels à la justice sociale, à la paix, à la réconciliation au respect de la dignité humaine tout en dénonçant les inégalités, la corruption et l’exploitation injuste des ressources naturelles par «des tyrans». Ce voyage est pour le prêtre ivoirien est «une nouvelle Pentecôte pour l’Église en Afrique».
On se souvient de la toute première prise de parole de Léon XIV lors de sa présentation au monde entier, c'était le 8 mai 2025, depuis la loge centrale de la basilique Saint-Pierre, «La paix soit avec vous tous. C'est la paix du Christ ressuscité, une paix désarmée, une paix désarmante, humble et persévérante». Une année après, quelle analyse faites-vous de ces paroles du Pape, centrées sur la paix?
Ces paroles du Souverain pontife confirment le caractère christocentrique de ce pontificat. Le Christ ressuscité qui vient réconforter ses disciples en leur donnant la paix. Mais n'oublions pas que le Christ dit ceci: «Je vous donne la paix, pas à la manière du monde». La paix dont parle le Pape Léon XIV est une paix du cœur. Ce n'est pas une paix avec l'équilibre de la terreur, comme on le voit parfois dans le monde politique et dans les relations internationales. Et cela est très important dans la mesure où, quand on parle de «paix désarmée et désarmante». En outre, il s'agit d'une vision radicalement évangélique de la paix, c'est-à-dire une paix qui refuse les réalités de la violence et de la domination. Une paix qui touche la conscience transforme les cœurs et construit la société. Et cette paix trouve justement sa source dans le Christ ressuscité et non dans les équilibres politiques fragiles. C'est une paix humble, une paix accessible à tous, persévérante aussi dans la mesure où on sait que les relations humaines sont fragiles. C’est dire que, la paix dont parle le Saint-Père est celle qui est capable de résister aux crises. Une paix qui conduit à l'espérance, en vue du développement intégral de l'homme.
À travers ses paroles, le nouveau souverain pontife donnait une claire vision de son option pastorale, son engagement pour la paix dans le monde…
Il ne s'agit pas ici de programme politique, mais bien plus d'une option pastorale. Une option pastorale fondée sur le spirituel, la mystique de l'Église. N'oublions pas que l'Église est tout d’abord une réalité spirituelle, divino-humaine; elle n'est pas une société civile. Au demeurant, la paix émane de Dieu. Il n’y a pas de vie sans paix. Et tous les papes qui se sont succédé ont prôné la paix. Prenons par exemple «Popolorum Progressio» cette encyclique du Pape Paul VI qui parle du développement comme le nouveau nom de la paix. Tant qu'il n’y a pas d'équilibre dans les relations humaines, dans la vision des choses, on ne peut pas avoir la paix. Il ne s'agit pas de fermer les yeux sur les crises, mais surtout de transformer le cœur de l'homme afin qu'il puisse vivre en paix avec son frère.
Que pouvons-nous dire de l’engagement du Pape Léon XIV pour la paix en Afrique?
L’engagement du Pape pour la paix est d'abord spirituel, il est ensuite moral et enfin diplomatique. Ce qui s'inscrit dans la tradition de l'Église. Mais on voit que le Pape a une tonalité nouvelle, marquée par la simplicité et la proximité. D'ailleurs, c'est ce qui fonde son voyage en Afrique. Le continent est un point névralgique de l'histoire moderne du monde. À cause des crises, des tensions et de la pauvreté, l'Afrique reste un continent blessé et le Pape Léon XIV lui porte un intérêt particulier comme le bon Samaritain qui prend soin de ce blessé sur la route de Jéricho. Dans ses discours, lors de ses voyages surtout au Cameroun et en Guinée équatoriale, on a vu en filigrane le message du Pape sur la conversion des esprits et des cœurs, pour le respect de la dignité humaine au sein de ce continent.
Justement, parlons à présent de ce voyage apostolique de Léon XIV en Afrique, du 13 au 23 avril dernier en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale. Le plus long voyage apostolique de cette première année de pontificat. Ce voyage, auquel il avait pensé dès le début de son pontificat, fait-il de l'Afrique un continent privilégié par le Saint-Père?
Du point de vue humain et social, on peut évoquer le privilège, mais je dirais plutôt que c'est une option préférentielle pour un continent qui a besoin d'être réconforté. J’ai souligné un peu plus haut les crises que l'Afrique traverse, des crises anthropologiques, sociales, économiques, et politiques. Le continent se présente comme un continent de «désespoir». Le Pape y va pour montrer qu'il n'en est pas ainsi. Il s'agit d'un continent d'avenir avec les soubresauts et les brûlures de l'histoire. Parler de privilège, on peut le dire ainsi, mais c'est surtout une manière de voir dans l'Afrique une Église d'avenir. N'oublions pas qu’aujourd'hui, l'Église d'Afrique compte 20% de la population catholique mondiale. Ce n'est pas vain. Et le progrès de cette population-là réside dans l'augmentation du nombre de chrétiens, réalité exponentielle en Afrique. Et d'ici 2050, je crois qu'un catholique sur trois sera en Afrique. Ce n'est pas rien. Par conséquent, l'Afrique n'est plus la périphérie de l’Église; elle devient le cœur, une zone névralgique de l'Église. Donc, un nouveau Souverain pontife ne peut pas ignorer ce fait-là.
En outre, il y a la dimension personnelle de Léon XIV…
Il est un fils spirituel de Saint-Augustin, l’Africain l'un des plus grands théologiens et philosophes chrétiens. Et dans tous ses discours, dans toutes ses interventions, cela se remarque. Le Pape a été lui-même ancien supérieur des Augustiniens. À plusieurs reprises, il avait visité ce continent. Donc, ce n'est pas la première fois qu'il y va. Et justement, en commençant par l'Algérie, la patrie de Saint-Augustin, le Pape revient en quelque sorte aux sources de sa vocation. Je dirai à la fois que c'est un privilège, mais il le ressent comme un devoir filial vis-à-vis de Saint-Augustin, mais en même temps, un devoir de pasteur vis-à-vis d'un peuple qui a besoin d'être réconforté dans sa foi. L'Afrique a son rôle à jouer. Et le Pape lui-même l'a dit, il a reçu de l'Afrique une richesse inestimable. Et quand il parle ainsi, ça veut dire qu'il compte sur cette Église d'Afrique pour mener son pontificat. Ce n'est pas seulement du point de vue géographique, mais surtout dans une perspective missionnaire et pastorale.
En tant que prêtre africain en mission hors du continent, vous aviez suivi ce périple africain de onze jours à travers les médias. Quelles ont été vos impressions ? Quelle image surtout gardez-vous de ce voyage apostolique?
Il y a une image qui m'a personnellement marquée. Et cette image a fait le tour des médias et des réseaux sociaux. C'est l'image de cet enfant. Une petite fille qui a couru, qui a défié tout le protocole et qui est venue se jeter dans les bras du Saint-Père. Et avec une tendresse, je dirais inattendue, le Pape s'est abaissé et il a donné une caresse à cet enfant. Il a accueilli cet enfant sans aucun protocole. C'était très expressif pour moi. Cela m'a marqué personnellement. Et j'ai vu en ce Pape, le Christ humble qui dit: «Laissez les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent», (Matthieu 19:14). C'est une leçon pour tous, particulièrement pour les pasteurs que nous sommes.
Au-delà de cette image, j’ai été surtout marqué par ses gestes et ses paroles. Il a parlé comme un prophète, pour encourager l'ensemble du peuple. Il n'a pas hésité à parler aux grands de l'Afrique. Il a parlé aux peuples, il a parlé aux petits. Et les paroles qu'il a eues sont d'une densité grave, au sens important du terme. Parler de corruption, du néocolonialisme, de mauvaise gouvernance devant des chefs d'État, il faut avoir du courage pour le faire. Mais là, il l'a fait dans un esprit prophétique. Ensuite, il y a le dialogue qu'il a eu avec les autorités musulmanes lors de sa visite à la Grande Mosquée d'Alger, qui restera un moment fort. Et là aussi, il s'agit de fraternité universelle. «Fratelli-tutti», comme disait le Pape François. Il est dans la continuité de son prédécesseur, en ouvrant les bras à tous les hommes, de toutes races, peuples et nations. Lors de ce voyage apostolique en Afrique, il a parcouru 18 000 kilomètres en 11 jours, rappelant que le Christ est venu pour le salut de tous les hommes, sans exception.
Il a parcouru ces kilomètres en visitant un orphelinat, un sanctuaire, celui de Notre-Dame-de-la-Conception de Muxima en Angola. Au Cameroun, le Pape est allé à Bamenda, une zone de guerre où il a procédé au lancer d'une colombe avec d'autres responsables religieux en prônant la paix et la réconciliation. En Guinée équatoriale, il est allé dans la prison de Bata, exprimant ainsi sa proximité aux détenus. «J’étais nu, et vous m’avez habillé; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi!» (Mt 25, 36). Ce sont des gestes qui parlent au cœur de l'homme et qui ouvrent l'esprit de l'homme à la paix. Je pense que ce voyage-là est en lui-même un message pour les hommes de notre temps.
On se souvient également de cette rencontre des jeunes et des familles en Guinée Équatoriale. La pluie battante sous laquelle les jeunes manifestaient leur joie de rencontrer le Saint-Père. C’est un signe d'espérance pour l'Afrique, et l'humanité tout entière. N’oublions pas que, tout le monde parle de l’Afrique, mais on ne s’intéresse à ce continent que pour ses richesses minières, ses ressources naturelles. En réalité, on s’intéresse très peu à son peuple. Et là, le Pape a mis le doigt sur ce qui est essentiel: la dignité humaine à respecter. En s'adressant à toutes les couches sans exception, il a démontré que c'est l'homme qui est au centre du développement.
Quels sont les grands messages qui découlent de ce voyage apostolique?
Pour ce qui est des messages, Il s’est agi tout d'abord de l'adresse à ceux qui détiennent les destinées de l'Afrique, ceux qui ont en main la gouvernance de nos pays africains. Ce voyage en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale ne se limite pas à ces quatre pays, mais c'est toute l'Afrique qui est interpellée par les messages du Pape. J’estime que le message central, c'est «je vous donne la paix». Cette paix qui conduit au développement intégral de l'homme, c'est-à-dire de l'homme et de tout l'homme. C'est en même temps un message d'espérance dans la continuité des fruits de l'année jubilaire de l'espérance.
Justement, quels pourraient être les fruits de ce voyage apostolique pour le continent et pour l'Église en Afrique?
Les fruits sont multiples. D'abord, spirituellement, les communautés visitées sont revigorées. Elles sont confirmées dans leur foi. C'est le successeur de Pierre qui vient affermir ses frères. Sur le plan spirituel, les chrétiens d'Afrique sentent leur proximité avec le successeur de Pierre, avec le vicaire de Christ. Le deuxième fruit, c'est un fruit social, peut-être moral ou politique. Il s'agit de ces paroles sur la corruption, sur la paix, sur les droits de l'homme, mais aussi sur le courage qu'il demande aux évêques, aux laïcs et aux sociétés civiles, de prendre leur part de responsabilité dans la construction du continent. Bien plus, ce voyage apostolique est pour moi un rappel que le christianisme n'est pas une sorte de greffe sur l'Afrique, mais qu’il est au cœur du continent, comme le levain dans la pâte, qui permet de faire lever toute la pâte, c'est-à-dire qui permet à l'Afrique d'aller de l'avant.
Faire mûrir les fruits de cette visite apostolique du Pape Léon XIV pourrait être considéré comme un grand défi pour l'Église en Afrique?
Ce premier voyage africain de ce pontificat n'est qu’un nouveau départ pour l’Église en Afrique. Par conséquent, il appartient maintenant aux pasteurs de cette Église, tous les agents pastoraux, de prendre le relais, de s'appuyer sur les paroles du Saint-Père pour agir sur le plan pastoral. Ce défi est d'abord une mission prophétique de l'Église en Afrique, celle d’aider à lutter contre la corruption, à proclamer l'Évangile de la justice sociale, de la paix. Et parfois, face à des pouvoirs qui ne veulent pas entendre parler de justice, il faut prendre son courage à deux mains, à l’instar de Jean-Baptiste, des prophètes de l'Ancien Testament, et surtout comme le Christ lui-même, pour dire à la face des grands de ce monde qu'ils ont besoin de se convertir pour être au service de leur peuple.
Autres défis à souligner…
Il y a d'autres défis, ceux d'un certain repli religieux. Aujourd'hui, on évoque beaucoup de kémitisme, un recours périodique aux religions traditionnelles. Les chrétiens ne doivent pas avoir honte de proclamer le Christ rédempteur de l'Afrique et du monde et de prendre la place qui est la leur dans cette Église qui a toujours joué un rôle social et charitable en Afrique, à travers les établissements scolaires, les institutions sanitaires, l'encadrement social des jeunes, des femmes et des enfants.
Et cela doit se poursuivre avec plus d'ardeur et davantage d'espérance. Donc, les défis sont là, mais on ne construit pas un peuple en quelques jours. C'est tout un programme pastoral que les agents pastoraux, les évêques d'Afrique doivent saisir pour mener leurs actions ecclésiales et ecclésiastiques. Ce sont des défis exigeants pour l'Afrique, mais je pense que ce continent a suffisamment de ressources pour les relever. Ce voyage apostolique est une nouvelle Pentecôte qui se manifeste pour l’Église en Afrique.
Quels vœux adresseriez-vous à Léon XIV?
Prions chaque jour pour lui; pour qu'il relève les défis de notre temps et que l'Esprit Saint lui donne le courage de sa mission; pour qu'il soit toujours inspiré par la sagesse qui vient d'en haut.
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