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Le Pape au Cameroun, un «sacrement de l’unité» pour une nation en quête de paix

Léon XIV entame son voyage apostolique au Cameroun ce mercredi 15 avril. Dans une interview accordée aux médias du Vatican, le père Etienne-Noël Bassoumboul présente la figure du Pape comme un catalyseur de réconciliation. En s'appuyant sur l'héritage de Baba Simon et l'engagement œcuménique, cet enseignant d'Écriture Sainte à l’Université pontificale Urbanienne à Rome souligne l'urgence d'une «Église en sortie» capable de transformer la diversité culturelle en une grâce pour le vivre-ensemble.

Jean-Paul Kamba, SJ – envoyé spécial à Yaoundé

Dans le contexte camerounais où la soif de paix et de cohésion n'a jamais été aussi ardente, cette visite apostolique s'annonce comme un tournant décisif. Le père Bassoumboul livre une réflexion profonde sur la portée de cette visite et rappelle que l'unité n'est pas un simple slogan, mais un engagement quotidien à l'école de l'Évangile et des grandes «figures missionnaires de notre terre». Entretien.

Dans un pays marqué par des diversités culturelles et parfois des tensions internes, en quoi la présence du Successeur de Pierre constitue-t-elle un «sacrement de l'unité» pour tous les Camerounais, au-delà des clivages religieux ?

La diversité culturelle implique pluralité. Celle-ci est une invitation à l’unité. Pour cela, l’on pourrait dire que le défi de la diversité culturelle est la cohésion, la conscience de l’interdépendance. À ce titre, la diversité culturelle est une belle richesse à bien piloter.

L’histoire biblique de l’humanité présente la fraternité comme un lieu de tensions, souvent pathétiques. Je citerais les fratries de Caïn et Abel, Ésaü et Jacob, Joseph et ses frères, etc. Même entre les douze Apôtres, il y a eu des épisodes de tensions internes. Mais, dans le même temps, ces récits de fraternités tendues sont riches d'enseignement sur les procédés de reconstruction et de réconciliation. C’est l’attitude de Jacob envers son frère, animé d’une rage meurtrière contre lui en Gn 33. Je suis aussi toujours fasciné par les larmes de Joseph en Gn 45. Je les interprète très souvent comme l’eau qui efface les torts subis pour reconstruire la fraternité et l’unité familiale.

Certains ont estimé que les tensions que traverse le Cameroun en ce moment étaient un motif pour que le Saint Père n’y aille pas. Or, cet argument est paradoxalement une raison suffisante pour sa venue. Comme Successeur de Pierre, il vient nous rappeler que la beauté de la vie en famille est dans la paix véritable, la force d’une nation, comme le Cameroun, dans son unité. À cet effet, comme Jacob, Joseph, etc., les uns et autres devraient s’atteler à reconstruire l’unité nationale. La prière de Jésus à son Père: « Qu’ils soient un » (Jn 17,21), l’intention principale de cette visite apostolique du Pape Léon XIV, sollicite l’engagement de tous à être devenir «témoins désarmés et désarmants de la paix qui vient du Christ».

Il est aussi important de relever que dans ce voyage du Saint-Père au Cameroun, l’Esprit Saint nous a précédés. Le 6 décembre dernier, le Comité directeur des imams du Cameroun lui a rendu visite pour lui dire combien leurs communautés seraient heureuses de le recevoir au Cameroun. Ce geste, fort éloquent, nous rappelle qu’en Dieu la diversité culturelle se révèle comme une grâce pour promouvoir le vivre-ensemble, l’unité nationale, la paix et la solidarité.


Quel message spécifique le Pape pourrait-il apporter pour panser les plaies des zones en crise et encourager un dialogue national sincère ?

Le point central du programme du Saint-Père dans ses visites apostoliques est l’annonce de la Parole de Dieu et la célébration du saint mystère de l’Eucharistie. Il s’agit de nourrir l’humanité et, dans cette circonstance particulière, les Camerounais et celles et ceux qui habitent au Cameroun, de la Bonne Nouvelle. Rappeler aux chrétiens leur vocation à incarner l’Évangile, en devenant «artisans de paix» (Mt 5,9) et «sel de la terre camerounaise et lumière de la société camerounaise» (cf. Mt 5,13-14). Dans ce sens, le président de la Conférence épiscopale du Cameroun, Mgr Andrew NKEA, a souligné que «le Saint-Père vient au Cameroun en tant que pasteur pour parler de la paix, de l’espoir, et pour encourager la réconciliation et renforcer l’unité, la cohésion sociale et la foi des chrétiens». Si les chrétiens réussissent à être le signe prophétique de la paix qui provient de l’amour du cœur et non de la violence sous toutes ses formes, les plaies des zones en crise, ainsi que celles latentes, seront pansées.

Ce voyage apostolique se fait pendant le Temps Pascal. Nous avons fêté la divine miséricorde, nous sommes dans la joie évangélique des apparitions du Ressuscité qui nous dit, à travers les apôtres: «la paix soit avec vous !». Pour le chrétien, la paix ne sera jamais un simple idéal mais son programme de vie en société, se libérant de tout ancrage du péché et de l’égoïsme pour s’épanouir dans le vivre-ensemble, inspiré par la communauté primitive (Ac 2,42-47 ; 32-37).

La visite papale nous rappelle l’importance de l’Église «en sortie». Comment l’exemple de Baba Simon à Tokombéré peut-il inspirer l’Église du Cameroun aujourd’hui pour être davantage missionnaire auprès des périphéries géographiques et existentielles du pays ?

L’expérience de Baba Simon, le missionnaire aux pieds nus, comme l’a appelé le Pape Benoît XVI, doit être un héritage spirituel pour tout chrétien et, particulièrement, pour l’Église catholique qui est au Cameroun. Son exemple nous enseigne que la mission naît de l’écoute et mûrit dans le discernement. Dans son cas précisément, tout part de la projection des diapositives au collège Libermann à Douala, par le jésuite Hoddings, sur la vie des Kirdi de Kadumbar, aujourd’hui Tokombéré. À travers ces dispositives, l’appel à la mission atteint le cœur de la jeune religieuse, Marie Céline Ngo PEM, des Sœurs Servantes de Marie de Douala. Parce que le jeune âge de cette dernière était un obstacle aux yeux de sa Supérieure, l’évêque de Douala de l’époque, informé de la situation, oriente la jeune religieuse vers son père spirituel, l’abbé Simon Mpecke, pour le discernement de ce qu’elle déclarait être un appel à la mission reçu du Seigneur. Au terme de ce devoir pastoral bien mené, Baba Simon comprendra que le Seigneur lui parle par sa fille spirituelle et l’invite à aller aussi en mission à Tokombéré. Avec ce nouveau développement, et après un temps de prière, Mgr Thomas Mongo, évêque de Douala, interprètera que par le père Hoddings, par la jeune religieuse Marie Céline Ngo PEM, et par l’abbé Simon Mpecke du clergé de Douala, le Seigneur invitait son Église qui est à Douala à aller vers les périphéries géographiques et existentielles du pays pour son annoncer Évangile. Je pense que cette flamme de l’évangélisation est entretenue, peut-être sous de nouvelles formes. Elle continue d’inspirer l’Église qui est au Cameroun. Citons deux exemples.

1) L’archidiocèse de Douala, sous l’impulsion de Mgr Samuel Kleda, est missionnaire dans le diocèse de Doumé-Abong Mbang, précisément à la paroisse Marie Reine du Ciel du village Anjou, dans l’archidiocèse de Bangui et dans le diocèse de Yagoua.

2) Les Sœurs Servantes de Marie de Douala, à Tokombéré depuis 1959 avec Baba Simon, ont créé le village de l’espérance ‘‘Thomas Mongo’’ à Mele, diocèse Batouri.

Oui, le grain de la mission - Baba-Simon, Sr Marie Céline Ngo PEM et diocèse de Douala -, auprès des périphéries géographiques et existentielles du pays et d’ailleurs, prend petit à petit de l’ampleur. Mais l’on doit rester dans l’écoute et le discernement.

D’aucuns considèrent Baba Simon comme un apôtre de la spiritualité de la rencontre. En quoi cette figure peut-elle constituer une réponse concrète aux défis de l'évangélisation actuelle dans un monde divisé ?

Saint Paul dans ses Lettres présente Jésus comme le point de rencontre des peuples, celui en qui les divisions sont bannies, les diversités deviennent motif de communion et source de richesse (cf. 2 Co 1-5). Dans son livre sur Baba Simon, l’abbé Roger Etame du diocèse d’Edéa, où repose le vénérable, renseigne son lecteur sur le fait que Baba Simon était un «champion de l’ouverture à tous sans exclusive». Tout au long de son ministère sacerdotal (40 ans), Baba Simon s’est distingué comme un constructeur de ponts de réconciliation. Là où il a exercé son ministère, il s’y est rendu avec humilité pour rendre visible le Christ par sa modeste personne.


Chaque voyage apostolique s'appuie sur un socle scripturaire précis. Le logo de la visite du Pape au Cameroun représente une Bible ouverte, fondement de la vie chrétienne, sur laquelle repose la silhouette du pays. Comment passer de l'enthousiasme de l'accueil à une véritable «lectio divina» des discours du Pape, pour que ses paroles ne soient pas seulement écoutées, mais méditées et mises en pratique dans nos paroisses ?

Il y a quelques années, sous l’impulsion de Mgr Cornelius ESUA FONTEM, la Conférence épiscopale du Cameroun a senti l’urgence d’un service permanent de la pastorale biblique. Beaucoup de choses sont faites depuis lors. Les évêques mettent de plus en plus l’accent sur la formation des experts en Écriture Sainte, en théologie biblique, à la traduction la Bible, surtout en vue de la liturgie. Le souci des évêques du Cameroun est de conscientiser les fidèles au riche enseignement du Concile Vatican II sur la Parole de Dieu et sa place dans leur vie : vénérer la Parole de Dieu comme on vénère l’Eucharistie ; prier avec la Parole de Dieu ; Jésus Christ est la Parole de Dieu. Le moyen le plus efficace proposé au quotidien est la lectio divina telle que décrite au § 87 de Verbum Domini. Dans les paroisses il y a des groupes liturgiques et bibliques pour le partage de la Parole de Dieu. Il m’est difficile de tout énumérer ici.

Prière pour le voyage du Pape au Cameroun.
Prière pour le voyage du Pape au Cameroun.

Quel est votre vœu le plus cher pour les fruits spirituels de cette visite du Pape ?

Le vivre-ensemble dans la vérité et l’amour. L’organisation de la visite du Saint-Père engage la coopération entre l’État du Cameroun et l’Église Catholique qui est au Cameroun, dans toutes ses composantes, évêques, personnes consacrées et laïques, coopération aussi de tous les Camerounais, chrétiens et non chrétiens. Il serait dommageable qu’une telle expérience de synodalité, de communion des cœurs et des mains s’évanouisse après la visite du Saint-Père. Il nous faut sortir des systèmes qui excluent et promouvoir ceux qui incluent. La paix inclut, l’unité inclut. Pour que cette paix et cette unité soient durables, il faut savoir se dire la vérité sans heurter l’amour, et aimer sans ternir la beauté de la vérité.

Un deuxième vœu concerne la famille. Autour du Saint-Père va se construire une famille en humanité et en Christ Jésus. Que cette beauté inspire les familles dans les dix régions du Cameroun. Je souhaite que la priorité soit portée sur l’évangile de l’amour conjugal, de la fraternité et de la famille, et sur l’évangile de la miséricorde de Dieu. Si les familles deviennent des foyers de miséricorde, d’unité et de paix, le Cameroun le deviendra aussi.

 

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15 avril 2026, 10:11