Léon XIV au PAM: «On alimente plus facilement les conflits qu’on ne nourrit les personnes»
Janvier Yaméogo - Cité du Vatican
Le Pape a qualifié les crises actuelles de «réalités persistantes, marquées par des conflits prolongés», «une insécurité alimentaire chronique, une instabilité économique et des vulnérabilités climatiques croissantes». Une fois le diagnostic posé, Léon cite Magnifica humanitas: «les institutions créées pour sauvegarder la notion d’un avenir commun à tous les peuples et d’un bien commun mondial semblent s’être affaiblies» (n°201). L’absence d’un horizon éthique partagé a créé «un multipolarisme désordonné et conflictuel, où règne un climat de méfiance» (ibid.). Pour le successeur de Pierre, le fossé entre la reconnaissance de principe et la hiérarchisation des priorités dans la pratique a conduit à «la bureaucratisation progressive de la solidarité» et parallèlement à «la marchandisation silencieuse de la vie humaine» qu’il exhorte à corriger.
On alimente plus facilement les conflits qu’on ne nourrit les personnes
Le défi éthique vient d’une double dynamique a expliqué le Souverain Pontife: l’action humanitaire est de plus en plus alourdie par des procédures bureaucratiques retardant l’aide aux personnes dans le besoin tandis que l’accès aux biens essentiels, notamment alimentaires, se trouve influencé par des considérations économiques ou stratégiques rendant invisibles ceux qui ne génèrent pas de valeur quantifiable.
C’est un «déséquilibre fondamental dans les priorités politiques et morales» que le pape François avait déjà dénoncé dans le fait qu’on alimente plus facilement les conflits qu’on ne nourrit les personnes: «alors que les formes d’aide et les projets de développement se heurtent à des décisions politiques complexes et incompréhensibles, à des visions idéologiques biaisées et à des barrières douanières impénétrables, ce n’est pas le cas des armes» (François, Discours au Conseil d'administration du Programme alimentaire mondial, 13 juin 2016).
L’action contre la faim n’est pas étrangère à l’ordre international
Léon XIV cite les conséquences innombrables de la faim qui «érode la cohésion sociale, accroît le risque de conflit et alimente les migrations forcées.» La faim sape la capacité des États et des sociétés à mettre en place des institutions résilientes, à dispenser une éducation efficace et à favoriser un développement économique durable. Ce faisant, elle perpétue des cycles de fragilité qui, en fin de compte, affectent l’ensemble de la communauté internationale.
L’action humanitaire n’est donc pas étrangère à l’ordre international. Elle est le reflet de la responsabilité de la communauté internationale de renforcer la solidarité, de lutter contre l’exclusion et de reconnaître la dignité inhérente, donnée par Dieu, de chaque personne.
Le PAM, expression concrète de la solidarité internationale
C’est pourquoi, a-t-il reconnu, au-delà de la gestion des crises, les institutions internationales incarnent un principe de responsabilité partagée et affirment l’unité de la communauté internationale face à ceux qui se trouvent dans les situations les plus vulnérables. En ce sens, a poursuivi Léon XIV, le Programme alimentaire mondial est plus qu’un acteur politique, économique ou technique ; il est l’expression concrète de la solidarité internationale. Sa présence contribue à empêcher que les crises humanitaires ne dégénèrent en un effondrement irréversible là où les institutions nationales se retirent et où les réseaux communautaires se désagrègent.
Le Pape a rappelé alors sa visite au siège de la FAO à Rome, réexprimant l’urgence d’un engagement renouvelé en faveur de la coopération multilatérale. «Dans un monde de plus en plus fragmenté et multipolaire, aucun État ne peut relever seul les défis mondiaux. Une paix durable et un développement humain intégral et durable ne sont possibles que grâce à la participation de tous, favorisée par un véritable dialogue international et une coopération orientée vers le bien commun. Une telle approche exige une volonté politique ferme, capable de transcender les perspectives à court terme et d’investir dans les biens publics mondiaux. «Cet objectif ne peut être atteint que par la convergence de politiques efficaces et la mise en œuvre coordonnée et synergique des interventions. L’appel à marcher ensemble, dans une harmonie fraternelle, doit devenir le principe directeur» (Visite au siège de la FAO à Rome, 16 octobre 2025, 6).
Lutter contre la faim et ses causes profondes
«Je souhaite lancer un appel aux gouvernements et aux peuples du monde entier afin qu’ils renouvellent et renforcent leur engagement, qu’ils augmentent les ressources consacrées à la lutte contre la faim et ses causes profondes, et qu’ils éliminent les obstacles qui empêchent l’aide d’atteindre ceux qui en ont besoin» a lancé le Pape Léon, souhaitant également le renforcement de la collaboration avec l’Église et la société civile dans la lutte contre la faim.
Concrètement il a appelé à réduire la bureaucratie inutile pour que la transparence et la responsabilité soient au service des populations au lieu d’être un frein à l’aide. «L’Église catholique, par le biais des paroisses, des diocèses, des agences Caritas et d’autres initiatives confessionnelles — parvient souvent à atteindre les populations vulnérables dans des zones inaccessibles aux acteurs internationaux» a reitéré l’évêque de Rome encourageant donc le Programme alimentaire mondial et ses partenaires à continuer de soutenir ces efforts.
Cette visite papale est importante pour près de 17000 personnes qui travaillent au PAM, la plus grande agence des Nations Unies, active dans plus de 80 pays et toutes les zones de conflits. Caritas a des accords de partenariat directs avec le PAM dans plus de 20 pays, en Afrique et au Moyen-Orient. En 2020 le pape François s’était félicité de l’attribution du prix Nobel de la paix au PAM. Ces deux dernières années ont été particulièrement meurtrières pour les travailleurs humanitaires.
Contre la marchandisation des besoins humains fondamentaux
«L’alimentation, l’eau et les soins de santé ne peuvent être subordonnés à des considérations de marché ou à des intérêts géopolitiques» a aussi rappelé le Saint-Père. «L’accès à une alimentation suffisante est un droit humain fondamental ancré dans la dignité de chaque personne. Répondre à ce besoin permet non seulement d’atténuer les souffrances, mais aussi de s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité géopolitique. En effet, la sécurité alimentaire est une composante essentielle de la sécurité mondiale et intégrale». Le Pape a ainsi invité le PAM à étendre son action au-delà de l’aide immédiate pour s’engager dans des initiatives à long terme, comme les programmes de distribution de repas aux écoliers.
«Ces investissements renforcent l’éducation, le développement humain et la résilience sociale, reflétant une vision intégrale du développement humain qui promeut la dignité, l’égalité des chances et le bien-être de la personne dans sa globalité.»
Léon XIV a enfin réaffirmé l’enjeu de la crédibilité de la coopération internationale dont le PAM démontre encore la possibilité, invitant toutefois à donner la priorité à l’essentiel et à ce que personne ne soit oublié. Le fondement est la reconnaissance que chaque personne humaine possède une dignité inhérente et inaliénable qui reste intacte quelles que soient les circonstances, la condition ou le statut social. Cette dignité peut être qualifiée d’infinie car enracinée dans l’amour inconditionnel et sans limites de Dieu, a-t-il dit en citant Magnifica humanitas.
En concluant son discours, il a demandé à Dieu de bénir abondamment les efforts du PAM pour que tous puissent recevoir leur pain quotidien et vivre dans la dignité en assurant les participants de ses prières pour eux, leurs proches et tous ceux qu’ils servent.
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